Confronter la sophrologie à une démarche scientifique

Sophrologue spécialisée dans les troubles de l’audition, spécifiquement les acouphènes, et travaillant en équipe avec des médecins ORL, je partage et raconte dans cet article, une expérience qui a connu des hauts et des bas, sans perdre un instant l’espoir qu’on pouvait amener la sophrologie vers une démarche scientifique.
Soyons humble… même si nous pensons que la sophrologie peut impacter positivement celui ou celle qui la pratique, les éléments de preuve sont aujourd’hui insuffisants pour un scientifique. Néanmoins il faut partir d’une expérience clinique avec les verbatims de patients satisfaits, exprimés en fin de prise en charge sophrologique, pour se dire qu’il est logique de confronter la sophrologie à une démarche scientifique. On notera que les médecins nous adressent de plus en plus leurs patients pour certaines pathologies, ce qui nous incite encore plus à entreprendre cette démarche rigoureuse et essayer d’apporter la preuve scientifique.

En tant que sophrologue dans une équipe pluridisciplinaire ORL depuis plus de 10 ans, j’ai revu, au fur et à mesure du parcours, certaines de mes certitudes et j’ai aussi partagé, parfois imposé, mes valeurs et mes points de vue. Le résultat de ces années de travail et de collaboration s’est concrétisé ce 9 janvier 2019 où j’ai pu soumettre à publication dans une revue scientifique européenne, en tant que directrice, une étude sur la prise en charge de patients souffrant d’acouphènes subjectifs par un protocole de sophrologie spécifiquement adapté aux acouphènes. Cette étude, faite sur le terrain avec mes collègues sophrologues, a donné lieu à un article rédigé et co-signé par 3 médecins ORL et Claire Duval, sophrologue.

Voilà le début de l’aventure :
J’ai eu la chance dans mon parcours de sophrologue de travailler exclusivement avec des médecins, en grande partie des chercheurs qui publient. Je suis partie d’une expérience personnelle de santé douloureuse, celle de la présence permanente d’acouphènes subjectifs dans mes oreilles. Ces sons parasites qui polluaient mon environnement sonore ne pouvaient être pris en charge par une médecine conventionnelle. La sophrologie a été une réponse efficace pour sortir de l’impasse dans laquelle j’étais. J’ai alors cherché à comprendre pourquoi... comment... la sophrologie avait-elle pu contribuer à ma guérison !

La démarche m’a alors amené dans trois directions :
1-Me former en permanence auprès des médecins, des scientifiques et des chercheurs pour mieux comprendre les symptômes de l’acouphène subjectif chronique
2- Mettre en place puis appliquer un protocole de sophrologie adapté spécifiquement aux acouphènes auprès de centaines de patients venus à mon cabinet
3-Utiliser un indicateur de mesure lors du premier RV patient, j’ai repris le questionnaire alors choisi par les membres de l’association dont je fais partie, l’AFREPA (Association Francophone des Équipes Pluridisciplinaires en Acouphénologie) association créée en 2009 par des professionnels médicaux et paramédicaux désireux de mettre en commun leurs compétences au sein d’une même équipe pour une prise en charge plus efficace des patients acouphéniques et hyperacousiques. Ce questionnaire validé scientifiquement, universellement utilisé, le THI (Tinnitus Handicap Inventory) mesure le degré de handicap en début et à la fin d’une prise en charge, celle qui nous intéresse dans ce propos, la sophrologie.

Voilà ce que m’écrivait, il y a 10 ans, le Dr Alain Londero, médecin ORL qui a souvent publié sur les acouphènes : 

Je suis toujours très intéressé par le retour d’expérience des autres acteurs de la prise en charge de « mes » patients. Faites-moi savoir quels sont vos résultats avec ces patients. Si mon aide vous est utile, je veux bien vous faire part de mon avis et de mes suggestions


J’ai pris alors conscience que si nous souhaitions avoir la confiance de nos prescripteurs, il fallait aller plus loin… et comme je recevais à mon cabinet de plus en plus de patients envoyés par les médecins ORL, je devais passer à une autre étape.

Nouvelle phase du parcours, aller plus loin et élargir l’expérience :
J’ai commencé à former des sophrologues sur cette spécialisation. Il était important de comprendre si c’était seulement mon approche personnelle qui permettait d’aider le sujet souffrant d’acouphènes…. ou bien si c’était le protocole utilisé.
Lors des formations, la présence d’un médecin ORL permet de présenter la partie médicale des symptômes et de définir le rôle du sophrologue. Une fois le diagnostic médical posé, le sophrologue a une mission d’accompagnement du patient dans la prise en charge des symptômes invalidants. Chaque sophrologue, en fin de formation, possède des documents complets d’anamnèse, sait définir les objectifs du projet d’accompagnement, utilise le questionnaire THI et met en place le protocole de sophrologie adapté spécifiquement à la prise en charge des symptômes.

Nouvelle phase du parcours, se soumettre à la rigueur scientifique et recueillir des données :
La recherche scientifique est un processus dynamique qui permet d’obtenir des réponses précises à partir d’investigation sur le terrain. Cest ce que nous avons souhaité faire.

En 2011 et 2012, nous étions 5 sophrologues à recueillir les données de suivi des patients ; ce qui a permis d’avoir une première synthèse de résultats.
En tant que membre de la Commission Acouphènes depuis 2006 au sein de l’O.N.S (Observatoire National de la Sophrologie), le travail de collaboration avec mes collègues, également avec les médecins ORL, a permis de faire avancer considérablement la démarche. Cette commission composée de sophrologues impliqués dans la spécialisation, soutenue par le Président de l’association, dotée d’un budget, a fait réaliser un synopsis d’étude par un Pôle d’expertise spécialisé dans les projets d’essais cliniques. La première partie de ce projet ambitieux a été réalisée : l’accord d’un CPP (Comité de Protection des Personnes) en 2016 sur la faisabilité du projet en utilisant les résultats du recueil de nos données de 2011. Le projet n’a pas pu être finalisé à cause du coût très important de la mise en place d’une étude multicentrique, nationale, prospective, ouverte, randomisée en 2 groupes parallèles.
Le Pôle Sophrologie Acouphènes®, créé en 2010, est une structure mise en place pour pouvoir répondre de la façon la plus professionnelle possible à la demande forte des patients et à celle des prescripteurs ORL. Chaque sophrologue, membre du réseau, s’engage sur une charte déontologique avec un code de conduite défini. C’est dans ce cadre-là que nous avons pu nous lancer sur une nouvelle étude de plus grande envergure.
En 2016, après une longue phase de définition des objectifs, mise en place de la méthodologie et des moyens nécessaires, 17 sophrologues de notre réseau ont accepté d’y participer. La phase terrain s’est déroulée sur une période de quinze mois.
L’objectif de cette étude était de faire une première évaluation de la prise en charge sophrologique des acouphènes subjectifs avec un protocole de sophrologie spécifiquement adapté aux acouphènes. 230 anamnèses de patients ont ainsi été recueillies ; l’étude en elle même a porté sur une population de 140 patients consécutifs qui a bénéficié d’un protocole comprenant 6 à 8 séances de sophrologie sur une période de 2 à 4 mois. L’effet de ces séances a été évalué en comparant l’évolution des scores pré/post traitement du questionnaire THI, questionnaire validé mesurant le handicap induit par les acouphènes et utilisé universellement dans le cas des acouphènes..
Le manuscrit de l’étude a été soumis à publication le 9 janvier 2019, à la Revue Scientifique European Annals of Otorhinolaryngology, Head and Neck Diseases. Nous attendons la suite qui sera donnée à cette étude avant de publier la synthèse des résultats.

En conclusion, le message que je souhaite passer :
- Ce que disent nos patients ne suffit pas à prouver l’efficacité de la sophrologie
- Il nous faut mettre en place des protocoles rigoureux appliqués spécifiquement aux symptômes diagnostiqués médicalement face au regard critique de la communauté scientifique
- Les études cliniques sont menées essentiellement en milieu hospitalier, mais nous démontrons que c’est possible aussi en milieu libéral avec du temps, des spécialistes et des compétences.
- Des études complémentaires avec groupe contrôle sont nécessaires pour affirmer l’efficacité de la prise en charge sophrologique en comparaison à une liste d’attente ou à d’autres prises en charge validées comme les thérapies cognitives et comportementales.
- Toute aide et soutien sont les bienvenues, je citerai le GES (Groupe d’épistémologie de la sophrologie) présidé par Richard Esposito et l’ONS (Observatoire National de la Sophrologie) présidé par Véronique Pons dans cette démarche d’observation et de reconnaissance de la sophrologie.

D’un message sceptique entendu maintes fois sur la sophrologie, nous aurons ainsi dans les mois et années à venir des références publiées. Et c’est « le patient » qui est l’objet de toutes nos attentions, qui bénéficiera de cette avancée.
D’autres articles viendront compléter ce propos et cette démarche scientifique qui n’a pas dit son dernier mot.

Patricia Grévin, sophrologue, formateur, auteure de livres et responsable du Pôle Sophrologie et Acouphènes®